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17 mars 2020

Le moment Gramsci

Jamais la célèbre citation d’Antonio Gramsci, dans ses Cahiers de prison, ne m’a parue aussi juste et pertinente pour décrire le moment présent :

« Il vecchio muore et il nuovo non puo nascere ; e in questo interregno si verificano i fenomeni morbosi piu svariati »

« Le vieux (monde) est en train de mourir et le nouveau ne peut pas naître ; et dans cet interrègne les phénomènes morbides les plus variés se produisent."

Une traduction française fréquente est moins exacte mais plus percutante :

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Le monstre, on ne parle que de lui. Il est là, se propage, nous confine et nous apeure. D’autres monstres affleurent ici ou là et nous guettent : la méfiance insidieuse de chacun envers tous, la panique, l’injonction à la docilité, la soumission, l’intolérance aux propos dissonants …

Depuis longtemps, écologistes et environnementalistes dont je suis en appellent à l’évolution du vieux monde et à sa disparition dans ses formes malades et pathogènes. Il faudra bien que des choses du passé meurent, dans nos institutions et nos comportements, pour préserver la paix entre les humains, en finir avec l’intoxication à la croissance, le mauvais usage de la chimie et les projets inutiles et néfastes. Avec l’inertie de la société et des chantiers, nous voyons et verrons encore construire des vestiges d’une époque révolue, obsolètes et saugrenus dès le premier jour, telle cette autoroute urbaine élargie pour plaire aux actionnaires du BTP, telle cette retenue collinaire imaginée pour alimenter des canons à neige et qui sera rapidement rendue à la nature, décrépie, hébergeant faune et flore dont la capacité d’adaptation ne finit pas de m’émerveiller.

Le nouveau monde se dessine dans les idées et les soirées, les actions militantes, les projets et entreprises qui misent sur les circuits courts et l’économie circulaire, et dans les urnes où les rapports de force partisans évoluent. Le nouveau monde se devine aussi dans la radicalité des changements que la société s’impose pour faire face à la crise et dont certains auront des effets persistants. Je me risque à quelques pronostics qui sont autant d’invitations à débattre.

La mobilité longue distance à tout va, la mobilité comme fin en soi, en croissance perpétuelle, c’est fini. On le pressentait déjà dans les statistiques, dans ce mouvement naissant de la « honte de prendre l’avion », dans diverses lectures autour du thème de l’effondrement. On le disait dans les argumentaires et les recours contre des projets d’infrastructures de transport. Maintenant, les aménageurs ne pourront plus s’abriter derrière d’invraisemblables courbes cherchant à démontrer l’impérieux besoin de construire, d’élargir, de fluidifier.

L’impuissance du politique, alibi de l’inaction pour l’environnement et contre le réchauffement climatique, devient discours inaudible et ridicule. Longtemps, nous avons été abreuvés d’affirmations péremptoires sur l’impossibilité de réguler telle ou telle activité, sur la contrainte budgétaire, sur la lenteur nécessaire des processus décisionnels. Et voilà que tout saute d’un coup. Il faudra s’en souvenir quand la sérénité retrouvée, au moins partiellement, nous permettra à nouveau de participer à la vie publique et d’afficher des propositions autrefois perçues comme utopiques ou fantaisistes. D’ailleurs, il y a fort à parier que les gouvernants eux-mêmes, ayant constaté l’étendue réelle de leur pouvoir, voudront poursuivre sur leur lancée. Nous aurons alors le choix entre l’autorité renforcée et la vigueur démocratique renouvelée.

La clairvoyance d’Edgar Morin illumine la noosphère et seul l’âge lui rend le triomphe modeste. La segmentation des sujets et des disciplines peut nous être fatale. La transdisciplinarité est une exigence. On ne pourra plus parler d’environnement en oubliant la santé, de nature en écartant la culture, de milieux sans s’intéresser à leur usage, de projets indépendamment de leur financement.

Au plus profond de la crise virale, le futur est notre responsabilité.

Francis Odier, 16 mars 2020

Nb : merci à Jean-François Comte pour ses trouvailles et références culturelles.

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