Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06 avril 2020

Bilan d'étape

Bientôt 3 semaines de léthargie, effort intense, stress, anxiété, innocente quiétude ou souffrance, selon les humeurs et les hasards de la vie. Le pic épidémique est passé ou proche, le déconfinement se profile. C’est le moment du bilan d’étape, diagnostic, pronostic et recommandations, je retrouve les routines du consultant, même si je n’ai personne à qui facturer.

On a beaucoup glosé sur l’impréparation de l’Etat vis-à-vis de la pandémie. Je suis surtout stupéfait par la capacité de réaction des pouvoirs publics et du monde hospitalier. Passé les indécisions, la machine se met en route avec une puissance insoupçonnée. On disait les français gaulois et indisciplinés, les voilà qui ont suivi les consignes avec discipline, sans tergiverser, parfois avec anticipation et amplification. Les cassandres de l’affaiblissement de l’Etat sous l’imperator de la finance et du libéralisme sont sévèrement démentis : l’Etat répond, il est fort, avec de solides réserves mentales et humaines (à défaut de réserves en masques et en réactifs de tests).

Le constat est un truisme pour ceux qui s’intéressaient aux faits sociaux : les inégalités sont profondes, cruelles, violentes entre les planqués de l’arrière, j’en suis, les exposés de l’avant et les premiers de corvée, les anxieux de première, les enfermés entre les murs avec marmaille et télé, les perdus en rase campagne ou en EHPAD, trop âgés pour mériter les visites. La règle et la procédure, maniées avec zèle et le discernement d’un sous-chef de bureau, accentuent les injustices.

En urgence et en détresse, l’Etat a mobilisé le cœur de ses ressources, les leviers qu’il connaît le mieux : la situation vue de Paris, la décision administrative centralisée et normée, la police.

Peut-être pourrons-nous le vérifier lors de la prochaine épidémie : si les premiers foyers du virus et les hôpitaux saturés avaient été à Toulouse et Tarbes, et non dans l’Oise et à Mulhouse, je ne suis pas sûr que les mesures de confinement eussent été d’emblée aussi systématiques pour tout le pays.

Qui connaît l’ergonomie ? Pas grand monde au sein de la cellule de crise qui préside au confinement, aux mesures d’accompagnement et à la communication gouvernementale. « Ils » se sont illusionnés sur les vertus et potentialités du télétravail, comme si le tiers ou plus des travailleurs étaient des cadres supérieurs correctement équipés, connectés, logés. La ministre elle-même, je n’ose donner son titre car elle semble bien tout ignorer du travail réel, s’est couvert de ridicule et de honte en reprochant aux entreprises du BTP d’interrompre leurs activités dans l’incapacité d’appliquer sur les chantiers la distanciation sociale et les gestes barrières prescrits.

J’aurais dû le savoir : la peur du gendarme est d’une efficacité redoutable. On ne saura jamais si la discipline volontaire aurait suffi.

La crise est trop courte pour que l’on apprenne à résister à la peur, peur du virus, peur du gendarme, peur du regard des autres, peur de la faute inexcusable de l’employeur, peur des collègues ou des clients. En quelques jours, la peur s’est abattue sur nous. Il faudra des mois pour la dissiper.

La doctrine de prévention évolue en fonction du niveau des stocks. Pendant la pénurie, les masques sont inutiles. Ils deviennent recommandés quand les flux logistiques redémarrent. Ils seront obligatoires lorsqu’il faudra écouler les stocks. La parole publique, qui était déjà piteuse, ne sortira pas grandie. A la prochaine grippe, nos experts patentés et diplômés, couverts de distinctions scientifiques et avec une liste de publications longue comme le bras, devront redoubler d’habileté pour nous convaincre que la vaccination est indispensable.

Trois semaines après la fermeture des écoles, le ministre de l’Education affirme encore avec un aplomb déconcertant que la continuité pédagogique est assurée avec les enfants à la maison. La crise est trop courte pour couper l’épaisse langue de bois de ceux qui en font carrière.

Je serai curieux du procès de Madame Buzyn. Je prends déjà sa défense. Il se dit, et elle-même le prétend, qu’elle savait. Pure folie ! Approximation coupable ! Elle pensait que, tout en espérant l’inverse, sans savoir vraiment si … Son rôle n’était pas de faire une improbable évaluation du risque. Il faudra s’interroger sur ce qui lui a été dit, conseillé ou demandé par ses collaborateurs, les directeurs d’ARS, les directeurs d’hôpitaux. Le prétoire sera trop petit. Il serait sage d’organiser le procès en plein air, l’été venu. Accusés, témoins, victimes et juges chemineront ensemble pendant quelques jours sur les sentiers de randonnée, campant dans une clairière ou au bord d’un lac, grattant le sol pour en observer la vie, reprenant la discussion à la sieste et au soir couchant, sans craindre les écarts sans fin et la confusion des artifices naturels. Là, dès le deuxième verre, la tragédie finissante apparaîtra pour ce qu’elle est, un fiasco collectif, un drame assourdissant en écho aux signaux faibles négligés, une opportunité de progrès, bien sûr, mais c’est trop facile d’en rester au proverbe pour les enfants, à quelque chose malheur est bon

Maintenant, tout le monde y va de sa blague lourdingue et de sa vidéo gag ou zen, j'en reçois chaque jour, ou bien de son appel, son cri du cœur, son interview, ses commentaires sur le jour d’après. Associations, syndicats, blogueurs, artistes et opposants politique, tous font chorus pour recycler leurs idées d’avant éclairées par le virus. Seuls restent silencieux les godillots En Marche. Mais pour eux aussi, demain sera comme hier : chef, qu’est-ce que je pense ?

A partir de là, il est facile de prévoir la suite. Aussi vrai que l’horoscope, je vous le garantis, rien ne sera plus comme avant.

Le diagnostic et le pronostic étant posés, j’en viens aux recommandations.

IMG-20200406-WA0001.jpg

 

Francis Odier, 6 avril 2020

Écrire un commentaire